Depuis des mois, les médias occidentaux inondent l’Europe et les Etats Unis d’images de réfugiés tchétchènes fuyant la terreur russe, d’enfants et de vieux hommes tués par des bombardements aveugles, et de femmes hurlant leur douleur devant les cadavres de leurs maris. Ces images ont dressé l’opinion publique contre les Russes et provoqué l’indignation des peuples d’Europe, qui font pression sur leurs politiques, qui à leur tour font pression sur la Banque Mondiale, le FMI, ou les Nations Unies, afin qu’ils coupent les vivres à la Russie et l’isolent politiquement. Mais ces images d’une minorité musulmane persécutée ne nous semblent-elles pas familières ? N’avons-vous pas vu, en d’autres temps, des Palestiniens repoussés dans un no man’s land par les Israéliens, ou bien des femmes kashmiries protestant contres les atrocités de l’armée indienne, ou bien encore des Albanais massacrés par les Serbes ? Comment- se fait-il donc que nous ayons l’impression confuse que ce film s’est déjà joué mainte fois dans notre Inconscient Collectif ?

Les Hindous et les Bouddhistes estiment qu’un individu qui semble souffrir de circonstances injustes, pourrait être en fait en train de payer dans cette vie un mauvais karma amassé plusieurs vies auparavant. Cette notion, disent-ils, est également applicable à une nation, ou à un groupement d’individus liés par une même ethnie ou une même religion, qui subissent des épreuves terribles – calamités naturelles, guerres, persécutions, dictatures – résultant d’un karma noir accompli il y a peut-être des siècles. Le dalaï-lama lui-même, une des grandes figures spirituelles de ce siècle, estime que les Tibétains payent aujourd’hui le karma noir « de notre féodalisme et de notre entêtement à rester si longtemps en autarcie sans avoir su nous ouvrir au monde ». Sinon comment accepter que ce peuple adorable, qui n’a jamais fait de mal à personne, qui possède une des spiritualités les plus étonnantes de notre planète, ait souffert les pires ignominies aux mains des Chinois, lesquels ont rasé ses temples, brûlé toutes ses archives et tué en 40 ans plus d’un million des siens ? On pourrait également dire, pour faire plus cartésien, que certains peuples subissent – après coup – des vengeances de la part d’autres peuples ou communautés qu’ils ont persécutés en d’autres temps. A cette lumière, il est plus facile de comprendre, par exemple, les atrocités serbes contre les Albanais ou les Bosniaques musulmans, qui eux-mêmes ont commis des horreurs sans nom sur les Serbes depuis les invasions turques du 15ème siècle jusque pendant la Deuxième guerre mondiale.

Du coup, il se pourrait que la commisération que nous éprouvons pour les souffrances des Tchétchènes /ou des Albanais / ou des Kashmiris, soit mal placée, même si elle découle d’un noble sentiment ! Car non seulement les séparatismes musulmans d’aujourd’hui sont pour la plupart des mouvements civils, qui recrutent parmi les autochtones, mais ils ont invariablement le soutien d’une grande partie de la population – d’où le dilemme des Russes ou des Indiens. Ce phénomène est particulièrement frappant au Cachemire, qui se bat pour son « indépendance » depuis plus de dix ans : quoiqu’en dise le gouvernement indien, au moins 90% de la population musulmane de la vallée du Cachemire souhaite un rattachement avec le Pakistan, car l’Islam va toujours à l’Islam. D’ailleurs, le parallèle entre le Cachemire et le Tchétchénie est tout à fait d’actualité, car les gouvernements d’Inde et de Russie mènent tous les deux une bataille désespérée contre le séparatisme musulman qui se propage en Asie comme un feu de broussailles, d’Afghanistan au Cachemire, ou au Tadjikistan; du Pakistan au Bangladesh, ou au Daguestan; et tous les deux sont critiqués par divers Comités des Droits de l’Homme, ou par les Etats Unis, pour leur brutalité contre des populations « civiles ».

Ainsi, une fois de plus, l’Occident fait pression sur un pays – la Russie, dans le cas présent – aux prises avec le fondamentalisme musulman – afin qu’elle arrête son « génocide ». Et la Russie étant une nation économiquement faible, il est bien possible qu’elle succombe tôt ou tard à la pression occidentale. Alors, une fois de plus sur cette planète, comme on l’a déjà fait en Yougoslavie, on laissera libre cours au fondamentalisme musulman, qui se répandra comme un cancer dans certaines des ex-républiques soviétiques, tel le Daguestan, qui a déjà déclaré une « guerre sainte » contre la Russie. Les médias occidentaux, telle la BBC, qui prétend pourtant être impartiale, semblent avoir un faible pour les séparatistes musulmans de par le monde – même s’ils pratiquent une impitoyable djihad. Ce sont les journalistes de la BBC, qui les premiers, ont par exemple conféré le titre de « leader spirituel » au Cheikh Abhas, le fondateur du mouvement terroriste Hamas, même s’il a ordonné des dizaines d’attentats meurtriers contre d’innocents civils. Par contre, la BBC ne fait pas montre de la même générosité envers les Russes ou les hindous : les Russes pratiquent un « génocide » sur la personne des Tchétchènes ; quant aux hindous, ce sont, au mieux des « nationalistes », ou alors des fanatiques », surtout lorsqu’ils détruisent la mosquée d’Ayodhya. On passe bien sûr sous silence le fait que pendant dix siècles, et d’après leurs propres archives, les musulmans détruisirent en Inde des dizaines des dizaines de milliers de temples hindous – et continuent à le faire aujourd’hui au Bangladesh (voir le célèbre livre de Taslima Nasreen, « La Honte »), en Afghanistan et au Pakistan ; ou que les hindous ne tuèrent pas un seul musulman lors de la destruction de la mosquée d’Ayodhya, mais que pour se venger de cette « humiliation », des musulmans indiens, soutenus par le Pakistan, et l’Arabie Saoudite plantèrent des bombes dans le cœur de Bombay qui tuèrent plus d’un millier d’innocents.

L’Occident est-il fou d’ignorer, ou même de bafouer, des pays comme la Yougoslavie, la Russie, ou l’Inde, qui sont ses alliés naturels, alors qu’il soutient tacitement des nations , comme l’Albanie et le Pakistan, ou des groupes séparatistes, tels les Tchétchènes, qui sont les ennemis jurés de l’Occident ? Samuel Hutington dans son célèbre livre “Le Conflit des Civilisations”, a prédit qu’il y aura au 21è siècle un combat entre deux civilisations : l’Occident et l’Islam, avec la Chine soutenant l’Islam pour des raisons stratégiques. La deuxième partie de sa prédiction s’est déjà réalisée: d’après les services secrets américains, les Chinois ont non seulement fourni aux Pakistanais la technologie nucléaire nécessaire à la “Bombe Islamique”, mais ils lui ont aussi donné, par le biais de la Corée du Nord, des missiles (M-11) pour porter des ogives nucléaires. New Delhi espère que la Chine – qui doit faire face elle aussi à des problèmes séparatistes musulmans au Sin-Kiang (qui ironiquement sont instigués par des Pakistanais et des Afghans), va cesser son soutien au Pakistan – et les Indiens travaillent donc à un réchauffement des relations sino-chinoises. Mais c’est un effort unilatéral, car les Chinois estiment – à raison – que l’Inde, de par sa taille, sa population et sa position géopolitique, est leur adversaire numéro un en Asie. Ils savent très bien aussi que dès les premiers signes d’agitation politico-sociale dans l’Empire du Milieu, les Etats Unis, immédiatement suivis par l’Europe, replaceront leurs investissements vers l’Inde, l’alternative naturelle à la Chine.

La fuite récente du dix septième Karmapa en Inde, a bien symbolisé cette ambivalence de la politique de New Delhi : l’Inde a toujours été une terre d’accueil pour les réfugiés de tous pays, permettant aux chrétiens de Syrie, aux marchands arabes, aux parsis de Zoroastre, aux Juifs de Jérusalem, persécutés chez eux, de s’établir en Inde et d’y pratiquer leur religion en toute liberté. Comment alors refuser le statut de réfugié au Karmapa, alors qu’en 1959, Nehru l’accorda au dalaï-lama et que 120.000 Tibétains sont aujourd’hui réfugiés en Inde ? Mais voilà : New Delhi ne veut pas offenser les Chinois, qui déjà en 1962 attaquèrent l’Inde par surprise et humilièrent l’armée indienne, à un moment où Nehru avait refusé de moderniser son armée par respect de l’esprit de non-violence prôné par le Mahatma Gandhi. D’où l’attitude vacillante du gouvernement indien, qui ne va sans doute pas donner l’asile politique au Karmapa… mais ne le l’expulsera pas non plus ! Les Chinois qui ne sont pas dupes, vont encore une fois accuser New Delhi tous les maux.

Le détournement d’un avion des lignes intérieures indiennes par des pirates de l’air d’origine pakistanaise, a également démontré l’isolement de l’Inde et la faillite de la philosophie gandhienne « d’apaisement » des musulmans (Gandhi voulait que Jinnah, le Père du Pakistan, devienne le premier leader de l’Inde indépendante). Par la faute de l’indécision du gouvernement indien, qui avait l’occasion à Amritsar, sur son propre territoire, d’empêcher l’avion de repartir – et d’avoir ainsi les terroristes à sa merci – l’appareil s’est retrouvé à Kandahar, aux mains des Afghans, qui depuis mille ans, sont les pires ennemis de l’Inde. Ainsi, de nombreuses photos dans des journaux indiens montrèrent les Taliban entourant l’avion, un missile Stinger à l’épaule, non pas pour protéger les passagers des pirates de l’air , mais pour garder les terroristes d’une éventuelle tentative aérienne de sauvetage par des Indiens ! Les Etats Unis et la France, qui souffrent pourtant de menaces islamistes sérieuses, ont été singulièrement silencieux durant ce détournement d’avion, si l’on fait exception des platitudes habituelles « condamnant le terrorisme », laissant ainsi l’Inde totalement isolée. New Delhi, pour satisfaire son opinion publique (mais les sondages montrèrent par la suite que 70% des Indiens étaient contre des négociations avec des terroristes), succomba aux demandes des pirates de l’air et le Ministre des Affaires Etrangères, Jaswant Singh, accompagna lui–même à Kandahar les trois terroristes kashmiris exigés par les terroristes et revint avec les passagers le soir du 31. Mais quelle manière pour l’Inde de commencer le millénaire ! Car aujourd’hui, les séparatistes relâchés par le gouvernement indien, sont au Pakistan, où il prêchent une djihad à la mort contre le « Satan Indien », ainsi qu’à l’encontre des Etats Unis…

Quand l’Occident comprendra-t-il donc que l’Inde est une île pro-occidentale de démocratie en Asie et qu’elle mène un combat terriblement isolé contre un Islamisme radical qui se lève partout, du Pakistan à l’Afghanistan en passant par le Bangladesh ? Quand l’Occident comprendra-t-il que l’Inde est le seul pays, qui puisse de par sa positon géographique, sa taille et la puissance de son armée, contenir les ambitions hégémoniques de la Chine en Asie ? L’Inde mérite le soutien politique économique et militaire de l’Occident et il est grand temps que nous réalisions que l’Inde est l’Autre Géant d’Asie – le vrai – celui qui ne succombera pas aux pressions du temps.

L’auteur, qui vit en Inde depuis trente ans, est le correspondant en Asie du sud, du Figaro et a publié aux Editions du Tricorne « Un autre Regard sur l’Inde ». Les vues exprimées ci-dessus n’engagent que lui.

François Gautier