L’Inde et e Pakistan se sont déjà fait trois fois la guerre et à chaque fois, soulignent les Indiens, c’est le Pakistan qui l’initia: en 1947 et en 1965 , pour reprendre le Cachemire, que le Pakistan estimait devoir lui revenir au moment de la partition de l’Inde, car la vallée du Cachemire est à majorité musulmane; et en 1971, pour préserver le Bangladesh – appelé alors Pakistan Oriental – qui allait faire sécession grâce à l’aide de New Delhi. C’est à la suite de cette humiliante défaite – 90.000 soldats pakistanais furent faits prisonniers – que le nouveau Premier Ministre pakistanais, Ali Bhutto, le père de Benazir, comprit que le Pakistan, petit pays de 100 millions d’âmes, ne pourrait jamais gagner une guerre conventionnelle contre le géant indien, qui le 18 Mai 1974, à Pokharan, dans le désert du Rajasthan, menait son premier essai nucléaire, prenant le monde entier par surprise (voir interview). Il lança donc sa fameuse phrase: « nous aurons la bombe atomique, même si pour cela, il nous faut manger des pissenlits ». Mr Bhutto, puis plus tard le Général Zia, (qui fit pendre Bhutto), dictateur du Pakistan pendant près de dix ans, tinrent parole, même s’il leur fallut utiliser des moyens peu scrupuleux pour obtenir la bombe « islamique ». Ainsi le père de la bombe pakistanaise, Abdul Qadir Khan, qui travaillait dans l’usine atomique hollandaise d’Urenco, y vola les plans nécessaires à la fabrication des centrifuges de gaz qui servent à enrichir l’uranium . De la même manière, les différentes parties qui composent un engin nucléaire furent sorties en contrebande des pays d’Occident, même si de temps en temps les Pakistanais se firent prendre la main dans le sac. Et aujourd’hui, d’après la CIA, les Pakistanais possèdent quatre ou cinq bombes à fission, chacune trois à cinq fois plus puissante que celle d’Hiroshima.. Oui, mais on sait que l’Inde a la capacité d’assembler le même genre de bombes atomiques sans avoir recours à un deuxième essai nucléaire. Alors pourquoi ce refus de signer le CTBT ? Sans doute parce que le Pakistan vient secrètement de mettre en service un réacteur nucléaire propulsé par de l’uranium naturel et refroidi à l’eau lourde, dans le Nord du pays, à Khusab, près de la ville de Sarghoda. Le journal américain “Nucleonics Week”, estime que grâce à ce réacteur Islamabad aura pour la première fois accès à des déchets nucléaires qui pourront être traités pour en extraire du plutonium. Ce serait donc pour faire face à cette menace-là, que New Delhi entend développer une bombe à hydrogène, que bien sûr, elle devra tester.
2) La menace chinoise (vue de New Delhi) “Ne vous y méprenez pas, c’est de la Chine que l’Inde a peur, pas du Pakistan”, estime un diplomate en poste à New Delhi. Il est vrai que l’Inde n’a jamais oublié l’humiliante défaite de 1962, lorsque furieux de l’hospitalité que New Delhi accorda au Dalaï-lama, l’armée chinoise attaqua du haut des plateaux tibétains et tout au long de sa frontière himalayenne. Ce fut la débâcle totale : les soldats indiens, mal armés, mal préparés, tournèrent casaque, souvent sans tirer un coup de feu; et les Chinois purent ainsi descendre jusqu’en Assam. Ils auraient pu atteindre Delhi, mais Chou en Lai jugea que la leçon avait suffi et l’armée chinoise se retira, gardant tout de même 12.000 km carrés de territoire indien au Ladhak. Cette humiliante défaite marquera à jamais la psyché indien . Nehru, qui au nom de la non-violence gandhienne, avait prôné l’amitié avec le”grand frère chinois”, mourut brisé un an plus tard; et l’armée indienne – qui depuis s’est infiniment professionnalisée – en gardera un goût du secret qui frise quelquefois la paranoïa. En 1964, la Chine teste pour la première fois. l’Inde estime alors qu’il lui faut la bombe nucléaire pour dissuader la menace chinoise. C’est à la fille de Nehru, Indira Gandhi, qu’échoit cette tâche. Indira n’a pas la naïveté de son père – elle se montrera d’ailleurs plus tard redoutable – et en 1974, l’Inde teste aussi et devient ainsi la sixième puissance nucléaire mondiale (voir interview). Depuis, les Indiens n’ont jamais réalisé d’autre essai nucléaire et ont toujours affirmé utiliser leur savoir atomique à des seules fins pacifiques – même si les experts s’accordent à penser que New Delhi peut rapidement assembler quelques bombes à fission. «Pourquoi donc nous montrer du doigt, alors que les Chinois ont toujours fait ce qu’ils veulent», s’exclament-ils. Et de citer William M. Arkin, auteur de l’Encyclopédie des armes nucléaires: «durant les années Reagan-Bush, écrit-il, l’aptitude nucléaire des Chinois a été étrangement et méthodiquement ignorée par l’Occident; et même aujourd’hui, elle est rarement soumise à l’examen attentif que subissent les Indiens par exemple». L’Inde s’inquiète également de l’étroite coopération nucléaire entre le Pakistan et La Chine (voir précédent article); les services secrets indiens soupçonnent par exemple les Chinois d’avoir laissé les Pakistanais tester leur bombe au Xinkiang. Le Dr Arkin estime quant à lui «que jusqu’ici le monde, qui ne connaissait que deux nations nucléaires à la fois partageant la même frontière (ex France-Angleterre, ou Russie-Chine), ne réalise pas l’immensité du danger en Asie où il y en a trois: la Chine, l’Inde et le Pakistan. Et c’est justement là qu’on y trouve les deux régions les plus explosives de ce continent: le Tibet et le Cachemire».
Enquête à New Delhi par François Gautier