Au Kerala, où se trouve la plus importante communauté chrétienne en Inde, Marx et Mahomet cohabitent religieusement avec Jésus Christ.

C’est ici, à Calicut, qu’il y a un peu plus de 500 ans amerrissait Vasco de Gama. Le navigateur portugais amenait avec lui des Jésuites qui entendaient apporter la Bonne Parole aux “païens” hindous, dont le célèbre voyageur italien Ludovico di Varthema décrivait ainsi les coutumes en 1504 : « le roi de Calicut adore Deumo, un diable fait de métal, qu’il a placé au milieu de sa chapelle. Ce diable a quatre cornes, quatre dents, une énorme bouche et d’horribles yeux. Ses mains ressemblent à des crochets et ses pieds sont ceux d’un coq. Ce Satan tient une âme dans sa bouche et se saisit d’autres âmes avec ses mains»…

Mais quelle ne fut pas la surprise des Jésuites de découvrir au Kerala une des plus anciennes communautés chrétiennes au monde : l’Eglise Syro- Malabare ! En effet, le Kerala, étroite bande côtière du sud-ouest de l’Inde, resserrée entre l’océan et la chaîne montagneuse des Ghats occidentaux, a toujours été ouvert aux influences venues de la mer : Les Chinois vinrent très tôt et ont laissé de nombreux documents; les Juifs fuyant la destruction de Jérusalem trouvèrent asile au Kerala – il y en avait 50.000 à l’indépendance; et d’après le témoignage de la Doctrine des Apôtres, Saint Thomas prêcha au Kerala vers l’An 52 et y serait mort martyr (son tombeau se trouve à Mylapore, près de Madras).

Contrairement à ce qui se passa lors des conversions subséquentes, qui eurent lieu (à partir du 15è siècle jusqu’à nos jours) parmi les classes les plus défavorisées et utilisèrent souvent le biais économique (éducation, hygiène, aides financières), ce sont les hautes castes hindoues – brahmanes et Kshatryias (guerriers) -, qui se tournèrent spontanément vers le Christ au contact de l’apôtre. Cette nouvelle communauté chrétienne s’intégra d’ailleurs parfaitement à l’environnement hindou-bouddhiste du Kerala et en garda nombre de coutumes, telles le port du cordon sacré des brahmanes, le végétarianisme, ou l’utilisation des astrologues pour fixer les mariages. Elle se différencia également de l’Eglise latine par certaines particularités, telle la croix dont la basse extrémité jaillit d’un lotus, ou le geste de bénédiction qui démarre avec la main posée sur le sommet de la tête (lieu de l’ouverture spirituelle dans la tradition hindoue) au lieu de la poitrine. Pendant longtemps donc, les Chrétiens de Malabar allèrent vivre en harmonie avec leurs frères hindous.

Mais tout ceci changea avec l’arrivée de Vasco de Gama. Les Jésuites portugais furent choqués de l’aspect hérétique de cette chrétienté chaldéenne et imposèrent peu à peu la latinisation des rites, latinisation qui fut entérinée en 1599, au cours du Synode de Diamper. Désormais, les chrétiens de Saint Thomas seront gouvernés par des évêques latins et jésuites. Cette latinisation des chrétiens de Malabar eut des conséquences désastreuses : “elle fit de nous des étrangers dans notre propre pays”, soupire le Père Job, de l’Eglise de Calicut; et elle nous fit nous déchirer entre nous”. En effet, les chrétiens du Malabar se révoltaient en 1652 contre les persécutions portugaises et une partie d’entre eux fondaient ce qu’on appelle aujourd’hui le patriarcat syrien-jacobite, qui se plaçait sous l’obédience du patriarche jacobite d’Antioche. Aujourd’hui, ce sont les Jacobites, au nombre environ d’un million, qui ont préservé la spécificité et l’inculturation de l’église malabare. Et, même s’ils ne reconnaissent pas l’autorité de Rome, ils sont souvent enviés par leurs frères de l’église syro-malabare.

Le meurtre le mois dernier de Graham Stewart Staines, 58 ans, un missionnaire anglican de l’Ordre de la Mission Evangélique, qui soignait les lépreux depuis 34 ans, a secoué toute l’Inde. C’est en effet la culmination d’une campagne d’exactions contre la minorité chrétienne, qui a subi une centaine d’attaques depuis l’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous en Mars dernier. Graham Staines était un des rares missionnaires occidentaux encore à l’oeuvre en Inde – depuis une dizaine d’années, le gouvernement indien ne délivre plus de visas aux “Pères Blancs”. La plupart des prêtres et des soeurs (telles les nonnes de Jhabua – voir précédent article – qui furent violées en septembre dernier par une bande tribale) qui oeuvrent dans le Nord de l’Inde sont indiens et proviennent du Kerala, siège historique de la communauté syro-malabare. Et qu’on y recense aujourd’hui le record de vocations catholiques au monde : non seulement ils oeuvrent en Inde, mais on les retrouve au Vatican en France et en Afrique (telles les nonnes récemment assassinées au Sierra Leone).

****Comme les chrétiens du Syro-malabar, les musulmans du Kerala sont souvent les descendants de marchands arabes qui avaient établi des comptoirs au Kerala, avec la permission des rajahs hindous et à qui on avait permis de pratiquer leur religion en paix. Comme l’église syro-malabare donc, l’Islam au Kerala, qui n’avait jamais été forcé sur la population, avait revêtu un visage découvert et tolérant, ce qui lui dut des conversions spontanées, contairement à celui du Nord qui subit ces terribles invasions musulmanes, dont L’historien américain Will Durant disait « qu’elles furent probablement les plus sanglantes que l’humanité ait jamais vues”. Comme les Chrétiens syriens, les musulmans du Kerala avaient adopté bon nombre de coutumes locales et vivaient en harmonie avec leurs frères et soeurs hindous. Mais deux événements vinrent bouleverser cette harmonie : la première c’est l’invasion au 18è siècle de Tippu Sultan le roi musulman de Mysore (et allié des Français contre les Anglais). “aujourd’hui encore, le Kerala se rappelle avec terreur de lui, écrit l’historien indien N. Rajaram: ses soldats égorgèrent hindous et chrétiens, jetèrent les enfants dans des puits, violèrent les femmes et convertirent au fil de l’épée à tour de bras”. Cet élément de violence introduit par Tippu Sutan, e manifestera désormais par cycles, comme lors des émeutes contre les Hindous des moplahs (pécheurs musulmans du Kerala) lors du mouvement Khalifat soutenu par le Mahatma Gandhi dans les années 30 (qui visait à rétablir l’autorité ottomane). L’autre élément c’est l’argent du Golfe

Justement, au Kerala, Jésus Christ cohabite harmonieusement avec Marx et Mahomet. Comme les Chrétiens du Malabar, les musulmans descendent des marchands arabes qui très tôt établirent des comptoirs au Kerala et furent tolérés par les rajahs hindous. Comme les Chrétiens du Malabar, ces musulmans s’intégrèrent aux coutumes locales et vécurent en harmonie avec les Hindous. Mais deux facteurs vinrent bouleverser cette harmonie presque deux fois millénaire: l’invasion de Tippu Sultan, roi musulman de Mysore et allié des Français contre les Anglais. “Les soldats de Tippu Sultan passèrent des milliers d’Hindous et de Chrétiens au fil de l’épée et convertirent de force des villages entiers”, raconte l’historien . Ceci n’empêcha pas les musulmans du Kerala de continuer à pratiquer un Islam tolérant et à visage ouvert. “Malheureusement, explique le Père Carof un prêtre breton des Missions Etrangères, il y eut l’argent du Golfe”. Au débit des années 70, riches de leur pétrole, les pays du Golfe cherchent de la main d’oeuvre bon marché. Tout naturellement ils se tournent vers l’Inde et tout naturellement ce sera au Kerala où l’on trouve l’alphabétisation la plus forte (voir encadré) que l’on recrute. Les pays du Golfe (Koweït, Arabie Saoudite, Etats Arabes Unis etc.), choisissent d’abord les musulmans, puis, s’ils n’ont vraiment pas le choix, les Chrétiens. Si les salaires qu’ils offrent sont très moyens, ils constituent une petite fortune reconvertis en roupies et cet argent du Golfe va bouleverser le visage du Kerala. C’est d’abord une source de richesse: aujourd’hui vous découvrirez des villages entiers autrefois peuplés de huttes en feuilles de palmiers, qui sont parsemés de villas luxueuses au toits de tuiles – le Kerala est ainsi un des états le plus riches de l’Inde. “Malheureusement les musulmans du Kerala ne rapportent pas que des dinars avec eux, soupire P. Rajiv, un journaliste de Calicut, mais aussi un fondamentalisme très rigide, qui quelquefois tourne au terrorisme armé, ainsi que des fonds au noir qui pour construire des mosquées et des madrassis (écoles religieuses d’où par exemple sont sortis les Talibans)”. C’est ainsi qu’aujourd’hui à Calicut, toute les musulmanes portant un voile sur la tête “alors qu’il ya dix ans, se souvient Rajiv, personne n’en portait”. C’est ainsi que les militants qui il y a un peu plus d’un an posèrent des bombes à Coimbatore au Tamil Nadu, attentats qui firent 300 morts provenaient de Mallapuram, un district proche de Calicut. “De nombreuses soi-disant organisations socioculturelles musulmanes ont vu le jour an les dix dernières années explique Rajiv. En réalité elles servent de paravent à des mouvements politiques set quelquefois terroristes et souvent le gouvernement communiste ferme les yeux.”

Justement, parlons en des communistes au Kerala, qui se targuent de plusieurs “premières”. C’est d’abord, en 1956, le premier gouvernement communiste au monde qui soit élu démocratiquement. Depuis, les communistes, qui sont aujourd’hui pour la cinquième fois au pouvoir au Kerala, ont joué un rôle important dans ce petit état de 20 millions d’âmes (21% de Chrétiens, 22% de Musulmans et 42% d’Hindous). Autre première démocratique à leur actif: en 1957, ils s’approprièrent les domaines des zamindars (grands propriétaires terriens) et les redistribuèrent aux plus pauvres à raison de 7 hectares par tête de pipe. Les communistes sont par ailleurs fiers – et à juste titre – de l’alphabétisation à 100% de la population du Kerala et en cela ils se partagent l’honneur avec la communauté chrétienne du syro-malabar qui a toujours encouragé ses ouailles à s’éduquer et aux institutions catholiques dont l’enseignement est le plus avancé.

A l’actif également des communistes : une entente cordiale avec les Chrétiens et les musulmans… sur le dos des hindous ! “L’Hindou est l’ennemi commun, explique Rajiv: pour les Chrétiens, qui depuis l’arrivée au pouvoir en mars 98 des nationalistes, ont subi plus d’une centaine d’attaques; pour les communistes qui sont athée par principe et voient dans l’hindouisme l’obstacle majeur à la marxisation totale de l’Inde (le parti communiste est très puissant en Inde et en dehors du Kerala, le Bengale est aux mains des communistes depuis trente ans et de puissants groupuscules armés à tendance maoïste, les Naxalites, règnet dans certaines campagnes de l’Andhra Pradesh); et pour les musulmans, l’Hindou est l’Infidèle par excellence, comme le rappelle souvent les mollahs dans les madrassis: « Bas-toi au nom d’Allah contre ceux qui ne croient pas en lui. Quand tu rencontres tes ennemis les polythéistes, ordonne-leur de se convertir à l’Islam; s’ils refusent, tue-les » (Sahid Muslim N°4294).

Cette entente cordiale fut récemment illustrée par “l’attaque de Wanyad”, lorsque la presse locale rapporta qu’un prêtre avait été attaqué, quatre soeurs molestées et une Bible volée. La presse nationale et internationale s’empara de l’incident, les communists organisèrent des marches de protestation contre “les atrocités à l’encontre des minorités indiennes” partout dans le Kerala et l’archevêque de Delhi pétitionna le Président… Jusqu’à ce qu’un journaliste intrépide de Calicut se rende sur place à Wanyad et découvre que le fameux prêtre n’était qu’un villageois récemment converti, qui avait été poussé par des villageois; que les soeurs n’avaient pas été touchées et que la Bible était saine et sauve. Il publia les résultats de son reportage (dans le journal Indian Express); mais trop tard, le mal était fait et le fossé grandissant entre la majorité hindoue et la minorité chrétienne s’était encore un peu plus creusé – à la grande joie des communistes et des musulmans que cet état d’affaire arrange.

“La presse indienne n’est pas très sérieuse”, commentait récemment un diplomate en poste dans la capitale indienne; elle se saisit d’un bruit ou d’une rumeur et en fait une révélation sans se donner la peine d’aller sur place en vérifier la véracité”. Le journaliste fait valoir que de nombreux cas des récentes attaques sur les Chrétiens ont souvent été des vieilles animosités entre tribus converties, et tribus non converties, qui sont manipulées par des leaders des groupuscules fondamentalistes hindous, tel le RSS, le VHP, ou le Shiv Sena. Ce fut le cas du meurtre du missionnaire australien par cent personnes, tous des villageois non convertis, menés par Dara Singh, un membre du Bajrang Dal, une organisation militante hindoue. Il fait également valoir que contrairement aux missionnaires catholiques, qui ont toujours donné la primeur à la charité envers les démunis, les missionnaires anglicans, amenés par les Anglais, mais aujourd’hui surtout les évangélistes américains, tels les Adventistes, qui disposent de fonds illimités pratiquent des conversions militantes, utilisant des moyens médiatiques qui dupent les naïfs (tels des grands rassemblements où des “miracles” ont lieu), ou bien utilisent l’appât financier (prêts, dons, bourses), pour recruter parmi les plus démunis de l’Inde.

“Ceci nuit à l’image de notre communauté”, soupire Tojo, un jeune chrétien syro-malabar. Et de rappeler que la chrétienté et l’hindouisme ont parfaitement cogabité pendant quinze siècles dans l’acceptation l’un de l’autre. “Il faudrait que Rome accepte la différenciation et nous laisse en paix, pour que nous puissions récupérer notre syncrétisme”, soupire-t-il.
François Gautier / Calicut

Encadré: Sonia Gandhi, catholique ou hindoue ?

A Calicut, on se rappelle encore avec affection de Monseigneur Padrone, un Italien qui fut évêque du diocèse et était l’oncle de Sonia Gandhi, la veuve de Rajiv Gandhi ! “Sonia venait le voir souvent et assistait à la messe en compagnie de Rajiv, se souvient Tony, un chrétien syrien-malabar. On pensa alors qu’à sa mort en 1986, Sonia viendrait à son enterrement. Mais Rajiv venait juste de devenir Premier Ministre, après l’assassinat de sa mère et la femme du leader de 800 millions d’Hindous devait se distancer de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, Sonia, qui ne se cachait pas dans le temps d’être une catholique pratiquante, est devenue Président du Congrès et pourrait bien devenir le leader de ce pays d’un milliard d’âmes, aussi, conseillée par ses proches a-t-elle récemment décidé de “s’hindouiser”. Pour ce faire, elle s’est rendue la semaine dernière à Tirupathy, un des temples les plus sacrés aux yeux des Hindous et y a offert des prières au Dieu Vishnou. Elle a également commencé à se recommander des vertus de l’hindouisme, dont l’esprit de tolérance a marqué l’histoire de l’Inde, espérant ainsi enlever des voix aux nationalistes hindous au pouvoir.